Une expérience culinaire

Nous arrivons à Bâle. Le voyage a été suffisamment long pour que nous pussions nous reposer. La soirée d’hier soir était mémorable. Je sais pourquoi je suis là: c’est un cadeau. Mais je ne sais pas de quoi il s’agit. Nous cherchons notre chemin pour nous rendre jusqu’à notre hôtel, où nous nous délestons de toutes nos affaires.

Nous reprenons aussitôt les chemins de la ville. J’aime beaucoup me balader dans les villes. Il fait un peu froid aussi nous marchons d’un bon pas. Et puis, nous avons faim aussi.

Nous entrons dans l’établissement. Petits casiers à droite, nous y déposons toutes nos affaires. La décoration est assez lounge. Une vielle usine reconvertie. La réceptionniste nous répond dans un français parfait après que nous lui ayons adressé une demi-phrase dans une langue que j’ai de la peine à nommer allemand. Elle nous explique. Nous choisissons notre formule. C’est vraiment bien qu’elle parle français.

Nous patientons pas mal. Beaucoup de monde, beaucoup de succès. Sans réservation impossible d’y entrer. Nous savons que notre serveur s’appelle Josh, et nous l’attendons en regardant dans les cuisines à travers une vitre. Très jolies assiettes.

Josh se présente à nous. Il nous dit trois mots sur lui, et comment nous devons faire. Dociles et excités nous nous exécutons et le suivons donc dans la salle, tous à la queue leu leu. Il nous installe à notre table, l’un en face de l’autre. A ma droite, des tables de services? A ma gauche, 6 convives, trois hommes et trois femmes. Juste à côté de moi, un homme. Assez jeune. Ils parlent tous allemand, en suisse-allemand. Au loin, j’entends les serveurs qui se déplacent en annonçant : “Service! Service!”.

L’environnement est assez stressant pour moi: Mes sens sont tous en alertes maximales. J’essaie, du mieux que je peux, de reconstruire les alentours. Causé très probablement par mon besoin de connaître et de maîtriser mon environnement. Cet exercice est très fatigant. Pour mon interlocutrice en face de moi, les choses sont très différentes: Un lâcher-prise total, se laisser aller au moment présent.

Notre serveur revient avec les boissons que nous avons commandées. Vin rouge et eau plate. C’est lorsque nous aurons fini notre premier verre, servit par Josh, que les choses vont commencer à se compliquer. Avez-vous déjà essayé de remplir un verre dans le noir complet? En ne sachant pas ce qu’il reste dans le verre, ni même sa taille exacte?

C’est pourtant bien ce que nous avons dû faire dans ce restaurant ou l’on mange à l’aveugle: Blindekuh.

S’il  y a bien un conseil que je peux vous donner si vous allez dans un de ces établissements, c’est de respecter à la lettre les consignes données par votre serveur. Un verre, rempli de vin qui plus est, ne se trouvant pas à la bonne place au moment où les assiettes sont servies, peut très rapidement aboutir à une catastrophe liquide sur toute la table.

Bien évidemment, nous n’avions aucune idée du contenu de notre assiette, et nous nous sommes essayé à la devinette. Pas d’inquiétude à avoir, on vous donne les réponses lorsque vous sortez. Le plus difficile n’a pas été de trouver que nous avions un morceau de poularde, mais de découper des bouchées de taille raisonnable et que tout reste dans notre assiette.

Le plus étrange, ce n’est pas la nourriture. C’est l’autre. La communication avec l’autre. Dès que vous ne faites plus de bruit, vous n’existez plus. Alors qu’habituellement un sourire, un regard, ou un hochement de tête, vous suffit pour signaler à votre interlocuteur que vous le suivez et l’écoutez. Dans le noir complet, c’est tout différent. Et le lendemain, lorsque je parle de mon expérience, c’est une impression étrange qui me reste, comme un rêve.

Il ne faut par contre pas croire que c’est ce que vivent les aveugles ou malvoyants. Pour eux, c’est bien pire. En effet, si je ne voyais rien, personne ne me voyais non plus. J’ai donc pu lécher tranquillement mon assiette sans que personne ne le sache et donc me le reproche. Alors que pour un aveugle, non seulement il ne voit rien, mais en plus, les autres le voient.

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