Je peux le faire, donc je le fais

Le monde techniquement très développé dans lequel nous vivons nous permet de réaliser des choses qui n’étaient pas envisageables il y a quelques années.1 Ces énormes possibilités que nous avons, s’accompagnent de responsabilités de la même ampleur. Et ceci à tous les niveaux.

Le seul fait qu’une action soit réalisable, est-il suffisante pour la justifier?

Par exemple, je peux mettre le feu à une voiture (fait techniquement réalisable). Mais la justification de ce geste ne réside pas dans le fait que je puisse le faire, c’est évident.

En revanche, si je vous dis: je peux m’acheter une tablette tactile de dernière génération. Dans ce cas, le seul fait que je puisse le faire, suffit à le justifier2.  Quand bien même les conséquences de cet acte ne sont pas anodines: les conditions de travail des employés de ces constructeurs sont au mieux lamentables, la durée de vie des produits est très courte et les déchets qui en résultent polluent énormément.  Je vois d’ici venir l’objection: dans le premier cas, c’est un acte illégal, pas le second.

Prenons un autre exemple. Pour de cours week-ends, on entend souvent la réflexion suivante:

Pour aller à Amsterdam, l’avion est moins cher que le train,  et surtout, tu mets beaucoup moins de temps. On ne peut pas faire autrement pour notre escapade du vendredi au dimanche.

Bien sûr qu’on peut faire autrement: ne pas y aller. Cette possibilité technique qui nous est offerte de voyager rapidement à un coût économiquement dérisoire n’est pas sans conséquence. Et la légalité, ou non, de l’action n’y change rien. Et pour se donner bonne conscience, certains vont même jusqu’à clamer:3

Je sais ce que tu penses de prendre l’avion pour ce genre de trajet, mais j’assume.

Outre le fait que la justification est inutile, voire révélatrice d’un certain malaise, cette assertion est fausse. Le passager, ou l’acheteur de produit polluant, n’assume rien, tout au plus il assume une certaine pression de certains compatriotes. L’incendiaire, lui, va devoir assumer ses actes. Le pollueur, en réalité, fait assumer ces actes à l’ensemble de la collectivité.

Revenons au cœur du problème, le simple fait de pouvoir faire quelque chose n’est pas suffisant, il faut aussi que cela ait du sens4. Certains me rétorqueront que nous ne pouvons pas nous poser la question pour chaque action que nous entreprenons. Bien sûr que non, restons pragmatiques. Cependant, notre confort de vie actuel, nous le devons à toutes les techniques que nous utilisons,  je pense qu’il est de notre devoir de réfléchir aux conséquences de leurs utilisations, et parfois se poser la question: pourquoi faire telle chose, plutôt que comment faire, me semble indispensable.

Quand on donne un sens à nos actes, quand on ne les fait plus uniquement car on peut le faire, quand on refuse de prendre l’avion pour se rendre à Amsterdam ou que l’on change son alimentation, nos actes prennent une dimension idéologique. De mon point de vue, c’est une excellente nouvelle, car d’une part je dirais5 qu’il est important de considérer l’ensemble et l’individu, et pas uniquement l’individu. D’autre part, j’espère que nos choix de vie sont gouvernés par autre chose que par des contingences matérielles: il est tout aussi important de prendre en compte les valeurs morales que les considérations économiques.

Il y a un domaine qui est encore plus problématique: la santé.

Confronté à une maladie ou un accident, le patient, ou la famille, peut être facilement tenté de “tout faire” pour sauver le malade. Comme chaque intervention a un coût, qui peut être particulièrement élevé, la question se pose jusqu’où peut-on vraiment aller pour sauver une vie. Car n’oublions pas que ce n’est pas directement le patient qui va assumer les coûts de son sauvetage, mais l’ensemble de la communauté. A l’heure où, l’on se rend compte que les coûts de la santé explosent, et pour éviter que le système ne s’effondre, on ne peut pas à mon avis négliger le problème. Car ceux qui vont pâtir d’un démantèlement du système d’assurance maladie, et qui commencent déjà à en souffrir  aujourd’hui, ce sont les classes économiques les plus faibles.

Mais comment faire pour refuser un soin, qui pourrait sauver la vie à quelqu’un, sur un motif économique? Je pense effectivement qu’on le peut pas directement. C’est pourquoi, selon moi, il est nécessaire d’avoir un débat éthique sur ce genre de sujet. Dans tous les cas, pour ma part, je continue de considérer que :

Le seul fait qu’une action soit réalisable, n’est pas suffisant pour la justifier.

 

  1. Quand je suis né, il n’y avait pas d’échographie dans toutes les maternités, et mes parents ne savaient pas comment j’allais être jusqu’au dernier moment. []
  2. Bien que nous nous en défendons et insistant sur l’utilité absolue de l’objet en question []
  3. Discours qui m’a été rapporté par une amie que je cite sans autorisation préalable, je suis sûr qu’elle me pardonnera. []
  4. Je ne dis pas que tout ce que je fais a du sens. []
  5. comme j’en ai déjà discuté dans ce billet http://www.ixanet.ch/blog/2011/10/il-faut-que-jy-gagne/ []
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