Démarche scientifique et préjugés.

Les chercheurs utilisent des méthodes1 normalisées, partagées dans une communauté, qui regroupent toute une série de critères (variables certes), dont la reproductibilité, l’indépendance de l’observateur, etc.  L’idée étant d’arriver au final non pas à une certitude2, mais à un degré suffisamment élevé de probabilité pour admettre tel fait ou telle théorie comme étant valide aujourd’hui.

Admettons un fait d’une probabilité de 72%. Par exemple, 72% des hommes en 1953 étaient fumeur3. Ce qui veut dire que si vous prenez un homme au hasard en 1953, vous avez 73% de chance qu’il soit fumeur. Avec une telle proportion, vous vous dites qu’il y a a priori plus de chance de tomber sur un fumeur que sur un non-fumeur. Et c’est vrai4. Selon la même étude, les femmes étant à 17%, la conclusion logique, c’est que les hommes sont plus fumeurs que les femmes.

C’est un cas facile. Prenons un autre fait5 : 72% des détenus dans les prisons suisses sont  des étrangers6. Ce qui veut dire, qu’a priori, si vous prenez au hasard un détenu dans une prison, vous avez 72% de chance de tomber sur un étranger. Et c’est vrai. Par extension, les nationaux ne représentent que 28%. La conclusion logique est qu’il y a plus d’étranger que de suisse dans les prisons. La suite du raisonnement est donc que les étrangers commettent plus d’infractions que les nationaux. Cette partie du raisonnement est déjà fausse. Sans entrer dans les détails, on peut noter que les populations comparées ne sont pas les même: représentation des classes d’âge, des sexes7, mais aussi que par exemple ce chiffre reprend toutes les incarcérations, y compris la détention préventive.8

La démarche scientifique vous dit qu’un type de personne est corrélé avec tel comportement. Mais elle ne vous dit rien sur la personne en elle-même.

Vous comprenez très bien cette problématique dans un autre cas.  Lorsque vous êtes à l’hôpital et que le médecin vous annonce une maladie grave ou 60% des gens décèdent dans l’année, et le reste n’a plus aucun problème.9. Qu’importe la statistique, ce qui compte c’est votre cas.

Mais peut-être que le problème provient justement de fait que dans un cas c’est vous, et dans l’autre, c’est l’étranger.

  1. https://secure.wikimedia.org/wikipedia/fr/wiki/D%C3%A9marche_scientifique []
  2. Contrairement à ce que l’on pense, les scientifiques n’ont pas, ou disons plutôt, ne devraient pas avoir de certitudes. La recherche est faite de doutes permanent. Ce sont les journalistes, les vulgarisateurs et les vendeurs qui parlent de  “preuve scientifique”. []
  3. Source: http://www.tabac-info.net/NAVBAR/ACCUEIL/beh_22_23_2003.pdf#page=2 []
  4. Oui, on pourrait remettre en cause l’étude, le sondage, etc. Ce n’est pas mon propos ici, mais vous avez raison []
  5. Source: http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/19/01/new.html?gnpID=2011-712 []
  6. Chiffre que l’on pourrait aussi contester pour tout un tas de bonnes raisons, mais là n’est pas mon propos non plus. []
  7. les hommes commettent plus de délits que les femmes []
  8. Les étrangers étant plus sujet à la fuite, les juges d’instructions les mettent plus souvent en préventive. Rappelons qu’en préventive, le jugement n’a pas encore eu lieu, par conséquent on ne sait pas si le suspect a bel est bien commis un crime. Il y a donc très probablement des innocents en détention préventive. De plus, comme les étrangers y sont plus souvent mit que les suisse, il y a aussi plus d’étrangers innocents en prison, non? []
  9. Le cas est fictif []
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4 Responses to Démarche scientifique et préjugés.

  1. Keuja says:

    Les données de départ sont donc
    – une proportion 72% d’étrangers en prison;
    – une proportion p d’étrangers dans la population globale.
    Notons n le nombre total de prisonniers et N la taille de la population.
    Si on tire au hasard un étranger, on aura une probabilité de 0.72*n/(p*N) qu’il soit en prison (nombre de prisonniers étrangers divisé par nombre d’étrangers).
    Si on tire un bon vieux suisse (accent paysan inside) au hasar, on aura une probabilité de 0.28*n/((1-p)*N) qu’il soit en prison (à nouveau, nombre de prisonniers suisses divisé par nombre de Suisses).
    Comparons ces deux probabilités: 0.72*n/(p*N) et 0.28*n/((1-p)*N). Les valeurs de n et N importent peu, elles jouent le même rôle dans les deux expressions. La différence réside dans 0.72/p et 0.28/(1-p). D’après l’OFS, p vaut à peu près 25%, ce qui donne 2.88 et 0.37. On aura donc près de 8 fois plus de chance (7.7) que notre étranger soit en prison.
    NB: pour qu’on ait la même probabilité que la personne qu’on tire soit un prisonnier indépendamment qu’il soit suisse ou étranger, il faudrait que la proportion d’étrangers soit la même en prison que dans la population, c’est très intuitif et mathématiquement correct…

  2. xahag says:

    Bon, pas si basique comme arithmétique :-). Ton calcul est juste, mais tes bases sont fausses.

    Attention aux données du problème. J’ai dit (enfin l’OFS à dit):72% des détenus dans les prisons suisses sont des étrangers.

    Mais absolument rien sur le rapport entre le nombre d’étranger total et le nombre d’étranger en prison. Précisément un des problèmes que je dénonce.

    C’est l’argument facile des démagogues de droites qui attisent la peur.

    • Keuja says:

      Je ne suis pas d’accord avec toi. En quoi mes bases sont-elles fausses? Je n’ai utilisé que les éléments de ton article et la proportion de 25% d’étrangers en Suisse (OFS).
      En suite j’en ai déduit la probabilité, lorsqu’on tire un étranger (resp. un suisse) au hasard dans toute la population, que ce soit un prisonnier.

      • xahag says:

        Autant pour moi. J’ai lu trop vite ton message et je n’ai pas vu ton 25%.

        Cependant, cette proportion ne sert à rien.
        La probabilité de tomber une un gars en prison dans la rue est proche de 0. Et même si cette proportion était valable, ça ne changerait de toute façon rien au fait que ça ne te dit strictement une une personne que tu as en face de toi.

        Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est que la couleur du passeport n’a strictement aucune influence sur la criminalité. Je cite le criminologue André Kuhn :
        “Mais j’aimerais quand même revenir sur cette idée d’étranger dans la criminalité. Je prends tout d’abord un exemple un petit peu idiot, pour essayer d’expliquer ensuite l’étranger. Nous savons aujourd’hui, très clairement, que les adultes de plus de 175 cm commettent beaucoup plus d’infractions que les adultes de moins de 175 cm. C’est très clair. A partir de là, on peut se dire qu’on va faire une politique criminelle qui consisterait à couper les jambes des gens les plus grands. Mais si on y réfléchit un tout petit peu plus, on observe que les gens de plus de 175 cm sont majoritairement des hommes. Et les gens de moins de 175 cm, majoritairement des femmes. Et donc, c’est la différence homme/femme qui est significative ; ce n’est évidemment pas la taille qui va jouer un rôle dans l’explication de la criminalité.
        Pour les étrangers, c’est exactement la même chose. La variable « étranger », comme la variable « taille » dans la relation précédente, est complètement contenue dans les variables « sexe », « âge », « niveau socio-économique » et « niveau de formation ». Et lorsqu’on explique la criminalité par ces 4 variables, et bien la couleur du passeport n’explique plus rien du tout. Si on comparait des populations comparables, c’est à dire des jeunes hommes étrangers à des jeunes hommes suisses, on observerait exactement le même niveau de criminalité. Et pourquoi est-ce-qu’on trouve une sur-représentation des étrangers ? C’est tout simplement parce que la population migrante (dans tous les sens : vers nos pays ou de nos pays) est principalement constituée de jeunes hommes, et c’est justement la catégorie des gens les plus criminogènes et c’est donc ceux-là qui vont commettre des infractions à l’étranger.”

        (http://www.podcastscience.fm/dossiers/2011/09/08/interview-andre-kuhn-les-sciences-criminelles-retranscription/)

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